Un matin de confinement … depuis mon balcon !
- Vincent Lanata
- 23 avr. 2020
- 7 min de lecture
Le matin entre sept heures trente et huit heures, homme confiné, je suis sur mon balcon, situé au premier étage d’un immeuble banal, pour faire une bonne heure d’exercice physique. Je pourrais bien sortir, comme beaucoup d’autres, faire un jogging mais je préfère rester sur mon balcon : comme un ours en cage, je fais des va –et- vient en marchant rapidement avant de faire une séance de gymnastique avec les quelques agrès dont je dispose.
J’ai besoin de faire cette parenthèse d’exercice physique un peu brutal au grand dam de ma femme, toujours aimante, inquiète et attentive. Une telle séance fait partie du maintien de mon équilibre elle se termine le corps un peu meurtri mais l’esprit serein ! Ce passage matinal sur mon balcon me donne l’occasion de suivre l’activité de ma rue à cette heure matinale.
Mon regard rencontre de façon immuable, chaque matin les mêmes personnages aux mêmes heures ou presque dans leurs habitudes ou leurs activités.
Tiens ! Il est 7 heures cinquante et les amoureux du portail voisin ont 10 minutes de retard. Ils sont touchants : lui grand et fort, elle toute petite et menue, ils arrivent de je ne sais trop d’où en se tenant par la main. Ils s’arrêtent une vingtaine de mètres en amont du portail, ils sont face à face, ils se donnent des baisers, ils se parlent, ils s’enlacent encore, du haut de sa petite taille la tête renversée en arrière, elle semble admirer son compagnon qui jette sur elle un regard plein d’amour et de connivence ! Ils restent là encore quelques minutes, l’un contre l’autre, puis la fille se détache comme à regret, et elle se dirige, son petit sac à dos sur ses épaules, elle parcourt la dizaine de mètres qui la sépare du portail, monte les quelques marches qui lui donnent accès et disparait pendant que son compagnon, tourne le dos et s’en va d’un pas lent, comme à regret, en pensant certainement aux bons moments qu’ils viennent de passer avec l’espoir de se retrouver le soir ou peut-être simplement demain matin. Ils sont la réplique exacte des amoureux de Peynet le grand dessinateur humoriste du milieu du siècle passé. Qui sont-ils ? Quelle est leur histoire ? Vivent-ils ensemble ? Quoi qu’il en soit, ils ont l’air de tenir l’un à l’autre ! Cette période de confinement, pesante pour beaucoup, voit à travers l’histoire de ces deux jeunes gens s’allumer un rayon de soleil dans la grisaille ambiante. ; je pense à la chanson de Georges Brassens : « les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics…. ont des petites gueules bien sympathiques ! »
Je continue mon va- et- vient d’ours en cage, la rue toujours aussi déserte a peu de passage mais on retrouve souvent exactement à la même heure les mêmes personnages.
Voilà, la petite dame du deuxième étage, toute pimpante qui sort son magnifique chowchow : ce matin elle a changé de tenue, hier en jean aujourd’hui en jupe. Elle revient une demi-heure plus tard toujours alerte, le chien semble-t-il heureux. Elle ressort quelques instants après affairée le smart-phone à la main, le regard fixé sur l’écran, vers une journée de travail. Je la retrouverai demain à la même heure. On croise ainsi des personnes dont on ne sait rien, qui sont entrainés par un destin inconnu, destin qui peut être heureux ou malheureux : y-a-t-il des bonheurs cachés ou des douleurs profondes et occultées ? Je pense aux vers du poète : « … à celles qui sont déjà prises et qui vivant des heures grises près d’un être trop différent vous ont, inutile folie, laissé voir la mélancolie d’un avenir désespérant ». Ces personnes sont-elles heureuses ? Sont-elles tristes et résignées ? Leur animal de compagnie est-il leur seul bonheur ? A contrario vivent-elles une magnifique histoire d’amour avec le bonheur le soir venu en rentrant d’une journée de travail la joie de retrouver son compagnon et son chien ? Toutes questions que l’on peut se poser et qui restent sans réponse !
Ah ! Le monsieur au petit chien passe maintenant sur le trottoir d’en face ! D’habitude, il me fait un petit signe de connivence, rien aujourd’hui ! Peut-être étais-je distrait. Qu’il a l’air triste qu’il est mal fagoté, il n’a certainement pas fait sa toilette matinale ! La sortie du chien est peut-être un moment de détente. Vît -il seul avec pour compagnon cet affreux petit cabot qui pour lui est peut-être le seul être fidèle, son seul espoir, son seul réconfort ? Vit-il avec une harpie qui exige de lui que le chien soit sorti à heure fixe alors qu’il n’a aucune envie de le faire, mais qu’il considère que ce moment de solitude lui permet de recharger ses accus avant d’affronter le reste de la journée ? Ou simplement cette petite promenade matinale est-elle l’occasion de faire un peu d’exercice avant de retrouver sa vielle compagne qui lui aura préparé amoureusement un bon petit déjeuner. Je pense à cet instant à la vie des vieux couples, où bien souvent on se supporte plus que l’on s’aime, et me viennent en mémoire les images d’un magnifique film, magnifique mais déchirant avec deux monstres du cinéma qu’étaient Jean Gabin et Simone Signoret : « le Chat ». Histoire d’un vieux couple, dont l’amour a fait place à la haine ainsi qu’à la mesquinerie, et dont l’enjeu est un malheureux chat, sur lequel l’un a reporté toute son affection et l’autre toute sa haine. Malgré les affrontements journaliers et stériles, la mort du chat et celle de la femme font rejaillir l’amour qui était enseveli depuis tant d’années sous les gravats de l’indifférence, mais… trop tard.
Voici maintenant, bien à l’heure les éboueurs avec leur magnifique camion benne électrique. Un chauffeur, deux ouvriers qui accrochent à l’arrière du véhicule les poubelles aux griffes de la benne, ces deux ouvriers sont des africains ; ils accomplissent leur travail avec ardeur et je dirais presque avec enthousiasme. Le premier jour, de mon balcon, je leur ai fait des signes d’encouragements et je les ai applaudis ; depuis, tous les matins, ils jettent vers moi un regard me semble-t-il presque affectueux et me font à leur tour des gestes d’encouragement, le pouce en l’air lorsque par exemple je suis en train de faire une série de « pompes ». Pour quelles raisons sommes-nous si peu attentifs à cette profession en « temps de paix » ? Et pourtant, elle est vitale en temps normal, mais encore plus en cette période de confinement, où elle prend un caractère impératif : on applaudit les soignants le soir à 20 heures, peut-être faudrait-il applaudir les éboueurs le matin à huit heures, c’est à mon tout petit niveau ce que je fais tout seul tous les jours !
Ce matin la voisine d’à côté est un peu en retard ! Elle a l’habitude de cadenasser le soir son vélo à un poteau électrique ; elle sort avec ses trois enfants sac à dos, elle prend le plus petit sur le siège arrière de sa bicyclette, les autres sont à pied. Si elle amène avec elle ses enfants, c’est qu’ils sont accueillis dans une garderie ou une école, elle doit donc faire partie des soignants pour lesquels les pouvoirs publics ont ouvert des écoles. Quelle dette avons-nous contracté à l’égard de cette population qui aujourd’hui tient à bout de bras notre santé ? Pendant des années, ils ont crié leur misère, leur désespoir de ne pas être entendus… les technocrates bien souvent prétentieux, qui nous gouvernent ne les ont pas entendus. Aujourd’hui les évènements dramatiques que nous vivons leur donnent raison, mais à quel prix ? Tous les soirs à 20 heures, le bon peuple sort, sur fenêtres et balcon manifester par ses applaudissements son soutien à ces diverses professions de soignants qui nous montrent chaque jour leur courage, leur professionnalisme et leur abnégation : c’est un peu dérisoire, mais certainement utile pour ceux que reçoivent ces encouragements. Quelle leçon pour nous tous!
Du haut de mon balcon au -dessus de ma rue, le matin je vois bien d’autres choses pendant cette grosse heure d’activité physique que je m’impose journellement : il y a ceux avec lesquels on établit un contact furtif, le plus souvent par signe amical, chose qui habituellement ne se produirait certainement pas, mais que le virus permet aujourd’hui et qui sera certainement oubliée demain ! Mais il y aussi tous les autres anonymes, qui, chaque matin à la même heure vaquent à leur occupations et se dirigent perdus dans leurs pensées vers un destin qui leur est propre, heureux ou malheureux. Cette période de confinement génère évidemment beaucoup de contraintes souvent insupportables en particulier pour ceux qui vivent dans des espaces réduits les uns sur les autres, avec des enfants en bas âge qu’il faut tenir et occuper, mais pour des gens comme moi, qui, sans être dans des appartements immenses et somptueux disposent quand même d’un espace vital raisonnable, ils ont de ce fait l’occasion de réfléchir à certains aspect de la vie que la routine du « temps de paix » occulte et éloigne de la réflexion. Et pourtant les vraies valeurs ne sont-elles pas à rechercher là ?
Nous allons un jour ou l’autre sortir de cette période difficile, il y aura ceux, qui atteint par le virus n’auront pas survécu, mais les autres seront rapidement repris par le tourbillon de la vie et la lutte pour la survie qu’elle soit professionnelle ou sociale. Aurons-nous encore la sagesse de regarder un instant en arrière et de nous souvenir des moments difficiles mais en fin de compte féconds qui nous auront permis de voir un instant la vie autrement.
Il est temps pour moi de revenir à la réalité !
Il me reste cependant un sentiment puissant que je me dois d’exprimer car il me semble devoir conduire la vie de chacun, il a un nom : l’Amour . Mot bien souvent galvaudé dans la vie courante, le plus part du temps associé au verbe « faire », mais laissons à part cette acception abusive. L’Amour est à mon sens ce qui doit conduire nos vies : Amour de ses parents, Amour de ses enfants, Amour de son conjoint, Amour de sa famille, Amour de son pays, Amour de son métier, Amour du travail bien fait, et pourquoi ne pas le dire, Amour de son prochain ! Oserais-je y associer un autre substantif : le Respect… mais je crois que je suis en train de m’égarer dans un discours qui peut paraitre à certains moralisateur et certainement ringard … et pourtant !!
Il est temps que j’aille prendre une douche !!!